Hubert Garnier, forgeron de l'espace

Jean-Marc Tixier

Hubert Garnier cultive dans le Haut Var un jardin ensemencé de ses rêves. Dans ce périmètre de soleil et de vent, il poursuit un itinéraire d'exigence jalonné de sculptures, faisant ainsi de l'?uvre une germination de l'espace et du temps. Il a trouvé dans le métal -fer, acier, bronze- la matière dure et ductile propre à donner former au désir, au mystère, à l'angoisse, aux interrogations qui tourmentent l'homme d'aujourd'hui. Il les traduit de différentes manières selon la rencontre, la progression de sa réflexion, l'évolution de sa technique. Car, sous le regard d'Hubert Garnier, la sculpture, rusant avec les apparences, n'est pas un art de l'immobilité mais une dynamique en prise sur la vie.

Il a d'abord agencé de monumentales structures, souvent rehaussées de couleurs, dont le volume respire à même la terre. Ces stabiles donnent à lire dans la distance une géométrie sensible. De l'équilibre des plaques se dégage une trompeuse sérénité. La masse s'ouvre par le jeu des obliques et des verticales. Un peu d'attention suffit alors pour que la solidité se mue en fragilité, le permanent en éphémère.

Ailleurs, Garnier redistribue des éléments de récupération en les détournant de leur usage premier. Il procède, avec son propre style, d'un vaste mouvement contemporain illustré par César ou Arman. Il devient ferrailleur. Une bielle, un tuyau, une découpe de châssis, une fois libérés de la mécanique, livrent des secrets. La poésie naît de leur rapprochement. Le disparate s'abolit dans la cohérence de la composition. L'artiste donne à l'objet la chance d'une nouvelle lecture. Il sait que déchets, détritus, rebuts, n'expriment que l'impuissance des hommes à dégager la beauté incluse en toutes choses. Parce que la valeur esthétique résulte du regard posé sur elles. Naissent alors d'étranges machines qui ne fonctionnent que dans l'imaginaire, des totems dressés pour des dieux inconnus, des cuirasses habitées de fantômes, l'alphabet d'un idiome forgé pour des titans.

La plupart des pièces d'Hubert Garnier ne portent pas de titres. Aucune indication thématique ne met le spectateur sur la voie. Il se contente de mentionner le matériau et les dimensions, d'attribuer un numéro dans l'ordre de présentation. C'est que toute formule d'identification serait restrictive. On a pourtant besoin de savoir, de mettre des mots sur des formes, de convertir la perception en langage. Cela donne le Trophée de la "Nioulargue", à Saint-Tropez, créé par Hubert Garnier, en 1987. Cela donne aussi le "Pilier de la sagesse", un bronze fascinant composé de cinq plaques superposées et disposées en hauteur, comme une rangée de boucliers, un faîtage vertical de lumière pétrifiée, l'idole d'un temple voué au vide. Car ces plaques semblent suspendues dans l'air, ajustées du ciment de leur seule vertu, érigées dans unes sérénité que rien ne troublera.

Aujourd'hui, Hubert Garnier expérimente une autre manière en pliant, triturant, tordant, des formes tubulaires dont l'enchevêtrement contrôlé laisse au hasard sa part. Il s'agit de petites unités posées horizontalement ou verticalement pour dire un monde déchiré, noué sur ses tragédies, incapables d'en démêler l'écheveau. Quelques touches de bleu, de jaune, de rouge, valent signature. Le spectateur reste longtemps face à ce chaos organisé où le geste a soudé un instant de désarroi. Ici se rencontrent le bruit et le silence, la foule et sa solitude, le vide cerné de l'exigeante impatience, la beauté déchirée pour mieux nous émouvoir.

La nouvelle liberté

Hubert Garnier, vous venez d'ouvrir votre atelier Passage Timont David à Marseille. Pouvez-vous nous expliquer ce retour dans votre ville d'origine ?

H.G. - Je suis né à l'Estaque, j'aime Marseille, ville splendide, prenante, captivante presque envoûtante : pleine de possibilités malheureusement souvent inexploitées. J'ai donc voulu ce lieu où je présente de temps en temps mes ?uvres et celles de mes amis. L'?uvre d'art contemporain doit provoquer un choc, il n'est nullement indispensable de faire l'analyse d'un tableau ou d'une sculpture, il faut simplement que l'?uvre éveille l'esprit par sa sensibilité.

N.L. - Pouvez-vous nous préciser votre pensée ? Entendez-vous par là que l'artiste a un rôle social ?

H.G. - Effectivement, nous avons actuellement l'impression que "la Société" n'a qu'une envie, éviter l'éveil du plus grand nombre ; pour briser cet état de chose, l'artiste doit inventer de nouvelles "attaques", bousculer les choses, choisir de nouvelles voies, de nouveaux matériaux. Si l'artiste que je suis ne faisait pas trembler, ne créait pas de choc, si je n'étais pas souvent rejeté voire critiqué, ou incompris, c'est que j'aurais échoué.

N.L. - Suivant votre raisonnement qui peut, qui doit, être artiste pour créer le choc dont vous parlez ?

H.G. - Pour moi, un graffiti ou une éraflure sur un mur ou à un angle de rue, s'il a été créé ou justifié par un être humain peut avoir autant et même souvent plus de valeur que beaucoup de peinture, présentée dans les musées, le "créateur de ces murs" est à mon sens un artiste...

N.L. - Vous êtes donc en accord avec Jack Lang qui voulait faire entrer les tagueurs au musée ?

H.G. - Ne me faites pas dire une chose pareille. Comment être d'accord avec un ou des hommes politiques qui ne cherchent qu'à récupérer une mode, un système ; peindre ou sculpter, c'est réfléchir sur la vie et créer la réalité. Un gros tas de grains de sable montre certainement mieux ce que doit être la solidarité qu'un long discours.

N.L. - Vous soutenez donc que l'artiste contemporain doit avoir un engagement politique ?

H.G. - Oui certainement, il n'y a pas de grand artiste sans engagement sans rigueur et sans dignité. Sur le plan culturel nous vivons les mêmes angoisses qu'aux siècles précédents quand on évitait d'apprendre aux gens à lire et à écrire pour qu'ils soient plus faciles à tenir en mains. L'artiste doit être un penseur indépendant. Il doit souvent oublier la tradition pour, d'ailleurs, rester fidèle aux grands maîtres du passé. Il ne faut pas copier les inventions de nos prédécesseurs qui eurent à répondre aux problèmes de leur époque.

N.L. - Que pensez-vous du ministère de la culture ?

H.G. - Je laisse la parole à Jean Dubuffet : "Quand les anglais inventèrent le ministère de l'information, c'en fut fait de l'information. Maintenant qu'on crée des ministères pour s'occuper de la culture, c'en est fait aussi de la culture". Que notre ministère s'occupe des lieux, des bâtiments, mais qu'il laisse en paix les artistes.

N.L. - Actuellement, pouvez-vous me dire votre souhait ?

H.G. - Laisser une empreinte réelle et vivante ; je peins, je sculpte, ça suffit.

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